Commentaire trimestriel




Bulletin conjoncturel de confinement : Terra Incognita

Mai 2020 - Jean-Pierre Ghelfi - Économiste

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Dans les circonstances aussi exceptionnelles qu’extraordinaires que nous vivons depuis quelques mois, une appréciation fait l’unanimité : nous sommes en terre inconnue, nous n’avons aucune idée de l’ampleur de la crise, de sa durée, de l’état dans laquelle se trouve l’économie mondiale, de sa capacité à remonter la pente ni à quel rythme elle y parviendra.

Il est donc hasardeux d’esquisser des perspectives conjoncturelles à quelque niveau que ce soit. Cela étant, il est malgré tout intéressant de procéder à un recensement des analyses les plus récentes, en partant du plus général pour aller vers le plus particulier.

Mme Kristalina Georgieva, directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), parle d’« une crise sans pareille », plus complexe, plus incertaine et vraiment planétaire. La pandémie a mis quasiment à l’arrêt notre mode de vie. Comment parviendrons-nous à relancer nos économies, alors que tous les pays sont touchés : « les perspectives sont catastrophiques. Nous nous attendons à ce que l’activité économique mondiale diminue dans des proportions jamais vue depuis la Grande Dépression. (…) Partout dans le monde, les gouvernements ont pris des mesures sans précédent pour combattre la pandémie, pour sauver des vies, pour protéger leur société et leur économie. Les mesures budgétaires avoisinent les 8000 milliards de dollars et les banques centrales ont procédé à des injections massives (illimitées dans certains cas) de liquidités. »

Les indicateurs composites avancés (ICA) établis par l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) affichent la plus forte baisse jamais enregistrée dans la plupart des grandes économies en raison du choc économique considérable causé par la pandémie. L’ampleur de la baisse des ICA doit être considérée comme un signal indiquant que les économies sont entrées dans une phase de contraction. A titre de comparaison, ce signal est plus fort qu’il ne l’était au moment de la crise financière de 2008.

La crise se traduit également par des suppressions massives d’emplois. L’Organisation internationale du travail (OIT) en estime leur nombre, sur la base d’une semaine de travail de 48 heures, à 305 millions d’emplois. Elle touche en particulier 1,6 milliard de personnes de l’économie informelle dont les moyens de subsistance sont anéantis.

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Prévisions bouleversées

La crise intervient, rappelons-le, dans un contexte de ralentissement de l'industrie manufacturière et du commerce mondial. A l'automne dernier, le Secrétariat d'Etat à l'économie (SECO) prévoyait que le PIB augmenterait de seulement 0,8 % en 2019 (2,8 % en 2018). Mais depuis ce printemps, les prévisions sont bouleversées. Les mauvaises nouvelles se succèdent les unes après les autres. Le SECO prévoit désormais la plus forte baisse du PIB depuis 1975. « Globalement, on devrait assister à une nette sous-utilisation des capacités de production et à une forte montée des incertitudes, ce qui pourrait conduire à un très fort recul des investissements et à une réduction de l'emploi ». La baisse du PIB pourrait atteindre 6,7 % et le chômage dépasser 4 % (2,5 % à fin décembre 2019).

Les ménages, selon l'enquête trimestrielle sur le climat de consommation, s'attendent à une récession marquée; ils affichent un pessimisme d'une ampleur inégalée depuis les années 90.

Le baromètre conjoncturel du KOF a connu en avril une chute sans précédent. Il atteint ainsi en très peu de temps un niveau de 63,5 points (100 points correspond à une valeur neutre), comparable à celui de 2009 : « L'économie suisse est en crise ».

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La dépendance des marchés asiatiques

Les perspectives dans notre région se sont également dégradées. Les petites et moyennes entreprises (PME) constituent la quasi totalité de son tissu industriel. Elles produisent des éléments et composants nécessaires à la fabrication d'instruments et d'appareils. Elles font partie intégrante de « chaînes de valeur », que le recul des affaires met à mal. Certes, nos PME ont déjà prouvé leur aptitude à se réinventer en s'adaptant à l'évolution des marchés et des techniques. Mais cela ne se fait ni facilement ni rapidement. Le redressement de la situation économique prendra du temps.

Les enquêtes du KOF auprès des entreprises montrent des écarts d'appréciation entre les niveaux national et neuchâtelois. La détérioration des activités dans l'horlogerie est plus marquée dans notre canton — tout en précisant que ses perspectives fléchissaient depuis le milieu de 2019. Les branches de la métallurgie, des équipements électriques, électroniques, la mécanique de précision et l'optique font état d'une dégradation des activités analogue en Suisse et dans le canton, mais, ici aussi, le recul avait déjà commencé de se manifester l'année dernière.

L'horlogerie est devenue, comme on le sait, très dépendante des marchés asiatiques. Les activités reprennent progressivement en Chine, mais les consommateurs restent encore frileux. Il faudra probablement attendre un certain temps pour que l'on retrouve un niveau d'affaires comparable à celui qui existait avant les manifestations à Hong-Kong et la crise du coronavirus.

En ce qui concerne le secteur des services, on peut escompter un rebond au fur et à mesure que les effets de la pandémie s'éloigneront. Les craintes qu'elle a suscitées ne s'effaceront cependant pas de sitôt de sorte qu'il est vraisemblable que les ménages limiteront leurs dépenses importantes et leur préfèreront une épargne de précaution. Bref, nous ne sommes pas encore sortis de l'auberge.